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Le Christ, Verbe incarné
De Wikitau.
Le Christ, Verbe incarné
Le Christ de saint François, c'est aussi celui de l'École franciscaine. Il y a sans doute une grande distance entre la pensée toute simple du Poverello et les spéculations théologiques des docteurs ; mais la contemplation du Mystère du Christ faite par François —sensible en particulier dans telle ou telle expression très originale de ses Écrits— n'a pas manqué de marquer profondément ses disciples, et a donné à l'École franciscaine son originalité
Sommaire |
[modifier] A la source de la Christologie franciscaine
François ne fut assurément pas un chef d'êcole théologique. Il se considérait lui-même comme un homme inculte, “sans lettres”, et se méfiait de l'intellectualisme . La théologie était pour lui une découverte pratique des divins mystères, accompagnant un itinéraire spirituel et conduisant à l'esprit de sainte oraison. Il fut tout le contraire d'un homme de système, et la pensée scolastique qui commençait à voir le jour dès la fin du XIIè siècle lui a été totalement étrangère. Il redoutait pour lui et pour ses frères la vaine science, celle qui aurait permis aux maîtres de s'approprier un savoir, de s'élever au-dessus des autres et d'exercer à leur égard un pouvoir. La seule connaissance qu'il réclame pour lui et ses disciples, c'est la connaissance de Jésus crucifié, la pénétration de son mystère afin d'y communier et d'en être transformé. « Tous les théologiens et ceux qui administrent les très saintes paroles divines, nous devons les honorer et les vénérer comme étant ceux qui nous administrent l'esprit et la vie... » (Testament, 13).
Quel est alors les rapport réel de François aux théologiens franciscains ? La spiritualité d'Assise a-t-elle irrigué ce courant, ou bien l'école s'est-elle constituée elle-même par le seul fait que des maîtres franciscains se seraient voulus différents des maîtres séculiers, des maîtres dominicains ou augustins ?
D’après Etienne Gilson (La philosophie de St Bonaventure) « I’influence de saint François sur saint Bonaventure n'avait pas été simplement morale, elle avait encore pénétré jusqu'au plus profond de son intelligence...», et il donne différents exemples de cette influence déterminante: sur le caractère pratique d'une théologie totalement ordonnée à la contemplation, sur la connaissance du Christ et la vision christocentrique du monde, sur la symbolique de la création à travers laquelle s'exprime l'amour et la gloire de Dieu; sur la paix, bien suprême que recherche toute âme chrétienne et qu'elle ne peut trouver qu'en Dieu.
Deux exemples précis nous permettent de saisir à quel point l'originalité de saint Bonaventure et du bx Jean Duns Scot est fondée sur la spiritualité christique de François d'Assise. On ne peut parler ici de rencontres fortuites, car les théories que nous présentons sont les thèmes majeurs de la pensée bonaventurienne et de la théologie scotiste.
[modifier] L’Influence de François d’Assise
C'est plus à partir de ses paroles et de ses exemples qu'elle marqua ses disciples: d'abord ses Premiers Compagnons puis, par eux et leurs écrits, les frères des générations suivantes. Nous n'en attacherons que plus d'importance aux quelques écrits qui nous restent de François, surtout lorsqu'ils traduisent en peu de mots ses options les plus fondamentales ou les plus originales. Ainsi l'un des principaux textes de la pensée de François est la Première Règle pour les Frères mineurs, en 1221, connue sous le nom de « regula non bullata » pour la distinguer de la règle définitive de l'Ordre écrite en 1223 et approuvée par le Pape Honorius III. La « première règle "était surtout un document spirituel, transmettant aux frères ce qui paraissait à François l'essentiel de son message".
C'est ici, et surtout dans le chapitre 23 où il laisse déborder son âme contemplative, que nous pouvons découvrir sa vision du mystère du Seigneur Jésus-Christ. Nous y relevons cette phrase-clé de la « christologie » de François, qui inspirera plus tard les théologiens de l'Ordre. Que Notre Seigneur Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé, en qui tu te complais, te rende grâces lui-même pour tout... LUI QUI TOUJOURS TE SUFFIT EN TOUT, et PAR QUI TU AS TANT FAIT POUR NOUS, Alleluia! (l Règle 23, 5).
Le Christocentrisme de Bonaventure, et la doctrine de l'absolue primauté de Jésus-Christ fin de l'univers créé, de Duns Scot, sont contenues en germe dans cette prière de leur Père François d'Assise.
[modifier] Le Christocentrisme de saint Bonaventure
Mettre le Christ au centre de sa vie et de sa pensée a été la préoccupation constante de François. Cela ressort de ses écrits comme des observations faites par ses compagnons et biographes: « Son idéal bien arrêté, son désir le plus ardent, sa volonté la plus ferme était d'observer le saint Évangile, d'en observer tous les points, et en toutes circonstances de se conformer parfaitement avec zèle et application, élan et ferveur, à la doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ et de suivre ses traces.. » (1 Celano, 84).
Or chez Bonaventure, franciscain qui fut ministre général de l'Ordre (1257), biographe de François, et l'une des lumières de l'enseignement théologique de l'Université de Paris, le christocentrisme est l'axe évident de sa pensée. Il est hors de doute que ce choix doctrinal est pour lui un héritage franciscain. Car s'il fut un adepte très fidèle de la théologie augustinienne, on le voit tout à coup se démarquer de saint Augustin pour la Christologie. Il faut donc bien expliquer ce qui, chez lui, est doctrine originale. Or lui-même a pris soin de signaler combien son adhésion à l'expérience spirituelle de François d'Assise avait façonné son cœur et son esprit.
L'affirmation principale de la théologie bonaventurienne sur le Christ, c'est que le Seigneur Jésus, comme Verbe incarné, tient le centre de toutes choses, de même que le Verbe éternel est au centre de la Trinité divine. Il est au centre de l'univers créé et au centre de l'œuvre rédemptrice, à la fois centre et médiateur, Il relie la création à Dieu-Trinité et reconduit au Père, origine absolue, les êtres que le Père a voulus et créés dans son amour. Pour l'homme pécheur, Jésus-Christ est le médiateur nécessaire du retour à Dieu et du don de la vie nouvelle.
Cette conception du rôle du Christ est présente à toute l'œuvre théologique de Bonaventure, ainsi qu'à ses traités de vie spirituelle. Mais le texte le plus intéressant pour notre sujet est son célèbre sermon sur Le Christ maître unique de tous, méditation originale et très développée sur la parole de Jésus « Je suis la voie, la vérité et la vie ». Nous en citons une page très caractéristique du style de ce théologien spirituel :
« Le Christ, en tant que voie est Maître et principe de la connaissance selon la foi. Cette connaissance nous est communiquée par deux voies: la révélation et l'autorité... « Or le Christ est lui-même le principe de toute révélation par son avènement dans l'esprit (de l'homme), et l'affermissement de toute autorité par son avènement dans la chair. Sans cette lumière qui est le Christ, personne ne peut pénétrer les secrets de la foi... « Lui seul est en effet le fondement de toute doctrine authentique, soit apostolique, soit prophétique, selon la loi nouvelle comme selon la loi ancienne. Ainsi est-il le maître de la connaissance de la foi... ».
[modifier] L'Exemplarisme de saint Bonaventure
On appelle « exemplarisme » la théorie selon laquelle l'ensemble de l'univers créé, et chacune des créatures dans son être comme dans son action, ne sont compréhensibles, en leur réalité dernière, que pour autant qu'on les contemple comme reflétant de plus ou moins loin la Trinité créatrice qui est à leur origine et qui les a pensés et voulus.
Pour l'occident chrétien, saint Augustin est le principal représentant de cette théorie, et le Moyen-âge latin a hérité de cette vision du monde. Mais Bonaventure, au-delà de l'héritage commun de ses contemporains, a fondé toute sa conception du monde et de l'homme et sa théologie du Salut, sur cette théorie. Ce n'est pas par hasard.
D'une part il a interprété l'expérience spirituelle de François comme étant une quête de Dieu à partir de la contemplation du monde créé ; d'autre part, comme François d'Assise, il a vu dans le Christ Jésus, parfaite image du Père au sein de la Trinité, et parfaite image de Dieu selon le dessein créateur révélé dans la Bible, le fondement de la doctrine exemplariste.
La clef de cette connaissance est la doctrine du Verbe incréé par qui tout a été fait, du Verbe incarné par qui tout a été réparé, du Verbe inspiré par qui tout a été révélé ~ (S. Bonaventure, Hexaemeron).
Cette conception du monde, de la connaissance et du salut, conduit a un grand respect pour l'œuvre créée qui reflète, pour qui sait lire, la grandeur, la beauté et l'amour du Père, du Fils et du Saint Esprit. Mais saint Bonaventure avait pénétré la pensée exemplariste de François lui-même qui s'exprimait ainsi dans une de ses Admonitions:
« Considère, ô homme, en quelle excellence le Seigneur t’a placé, quand il t'a créé et formé à L'IMAGE DE SON FILS Bien-Aimé quant au CORPS, et à SA PROPRE RESSEMBLANCE quant à l'ESPRIT...». (Admonition 5) .
Remarquons bien la curieuse inversion de pensée de François par rapport â notre manière habituelle de voir les choses. Spontanément, lorsque nous nous représentons l'Incarnation du Verbe, nous serions portés à dire : le Verbe prend une humanité semblable â la nôtre (il se conforme au modèle humain qui lui préexistait depuis Adam). Mais non ! François, lui, pense l'inverse: c'est l'homme, quand il a été créé, qui fut copié sur le modèle du Verbe incarné.
Autrement dit pour François: ce qui est absolument premier, dans le Dessein de Dieu, c'est son Fils incarné; et quand Dieu crée l'humanité il voit son Fils Jésus comme modèle (comme cela fut fort bien illustré d'ailleurs par le sculpteur du portail nord de la cathédrale de Chartres, qui nous représente le Père modelant Adam en regardant le Christ).
[modifier] L'absolue primauté de Jésus-Christ fin du monde crée, d'après le bienheureux Jean Duns Scot
« Que Notre Seigneur Jésus-Christ te rende grâces, lui qui TE SUFFIT EN TOUT...» (saint François).
La doctrine de la totale “suffisance” de Jésus-Christ pour l'accomplissement du dessein divin créateur donne à la théologie scotiste son originalité et sa grandeur. Le grand spécialiste de la pensée scotiste que fut le P. Léon VEUTHEY, a résumé magistralement cette théologie dans son petit livre : JEAN DUNS SCOT, pensée théologique (Éditions franciscaines, 1967). Nous nous contentons d'en citer ici ce qui illustre notre propos (page 17-20):
« En créant, Dieu se devait d'agir selon ses propres lois et sa propre nature. Étant la fin suprême de tout, et étant Amour, il a créé par amour de soi et pour sa propre gloire. Il a créé de telle sorte qu'il reçut de la créature un amour infini et une gloire infinie. C'est la première raison de l'Incarnation du Verbe, du Christ, raison à son tour et fin de toute la création: le Christ sera le parfait adorateur, I'infiniment Aimant qui ramènera toute la création en une adoration parfaite, dans une infinie louange de gloire, d'action de grâces et dans l'Amour infini. « La première raison de l'lncarnation n'est pas le péché et la rédemption de l'homme, mais la plus grande gloire de Dieu, gloire, action de grâces, adoration et amour rendus par la créature au Créateur mais devenus infinis et dignes de Dieu par incorporation de la création au Fils de Dieu fait homme, par qui tout retourne à Dieu. C'est l'admirable doctrine du christocentrisme de Scot, rendue explicite par l'intuition et la subtilité de son raisonnement théologique, mais déjà contenue intégralement en saint Paul, pour qui le Christ est l'alpha et l'omega, le principe et la fin de toute la création, le « premier-né de toute créature ., parce que “elle a été fait pour lui “et le Christ pour Dieu ....”
« Le christocentrisme de Scot ne s'épuise pas dans l'affirmation du “motif de l'lncarnation”, mais il conditionne toute sa théologie de l'homme et de la création. Toute la création est ordonnée au Christ et par lui, à Dieu, dans la récapitulation du Corps mystique et le retour de tout en lui au Dieu infini. L'homme est créé à l'image de Dieu parce qu'il est destiné a l'identification au Christ, et, par lui, à la participation de la vie divine pour le temps et l'éternité....».
Ce résumé clair et rapide de la théologie scotiste souligne bien la place du Christ dans le dessein créateur, à partir de l'intuition spirituelle de saint François d'Assise : Jésus-Christ “suffit parfaitement à Dieu” pour réaliser son dessein, il est le parfait adorateur et le parfait glorificateur du Très-Haut ; c'est à lui qu'il revient en premier lieu de rendre grâces ; mais le reste de la création, et spécialement l'homme créé à l'image du Christ, lui-même parfaite image de Dieu qui n'a pas été défigurée par le pêché, ne peut s'approcher de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit que par sa médiation, de même que c'est par lui et à son image que tous les êtres sont connus, voulus, aimés de Dieu, et que les pêcheurs sont rectifiés, pardonnés, gratifiés et glorifiés.
S'il a existé une ligne théologique franciscaine, ce n'est donc pas sans raison. Car l'étincelle primitive, ou l'intuition originelle, viennent de François : de son insistance reconnaissante, adorante et émerveillée lorsqu'il contemple le Fils bien-aimé, et ose s'exclamer: « Que notre Seigneur Jésus-Christ lui-même te rende grâces, lui qui te suffit en tout, et par qui tu as tant fait pour nous, Alleluia !».
[modifier] La théologie postérieure
Tout au long des siècles et jusqu'à nos jours, c'est en prolongement de ces deux formulations de la doctrine christologique que se sont exprimées et s'expriment encore la théologie, la spiritualité et la prédication des franciscains, selon l'originalité et l'expérience spirituelle de chacun, mais dans une grande fidélité à l'intuition originelle de François, chantre du Verbe incarné et de la création.
[modifier] Bibliographie
- BRETON, fr. Valentin-Marie, Le Christ de l'âme franciscaine, Paris, Ed. francisc. 1927
- idem, Médiation de Jésus-Christ, la place du Christ dans la pensée franciscaine, Paris, 1936
- S. BONAVENTURE, Breviloquium, P. 4 L'incarnation du Verbe (trad. Bougerol), Paris, Ed. Francisc. 1967
- VEUTHEY, Léon, Jean Duns Scot, pensée théologique, Paris, Ed. Francisc. 1967
- MATHIEU, Luc, Approche franciscaine du mystère chrétien, ch. 8 & 9. Paris, Ed. Francisc. 1999
- MATHIEU, Luc, "Le Christ qui suffit à Dieu" , in Évangile Aujourd'hui, n° 107, Paris, 1980.

